Le coulonneux

Pour toujours les camarades
Le 9 mars paraît, dans la collection Noires nouvelles des Ed. du Caïman, dirigée par Patrick Amand, le recueil collectif illustré, intitulé « Pour toujours les camarades ». J’ai eu le grand plaisir d’y participer, via une nouvelle qui met en scène un jeune couple du Pas-de-Calais au printemps 1936. Madeleine est lampiste à la mine, Marcel est mineur de fond et colombophile. N’hésitez pas à le découvrir !


Le coulonneux (extrait)
Pas-de-Calais, printemps 1936
Bien avant de les voir, elle perçoit leurs pas usés, lourds de fatigue accumulée, de sommeil volé. Elle ne peut s’empêcher de penser à un troupeau qu’on mène à l’abattoir. Dans le frottement des semelles qui renâclent, elle mesure ce qu’il leur faut de courage, de renoncement, de fierté aussi pour, à chaque frisson d’aube, descendre dans le ventre noir de la terre et y suer sang et eau au risque d’y laisser leur peau. Elle ignore comment ces hommes parviennent à subir sans broncher les réprimandes continuelles du porion, qui ne retient ni ses gueulantes ni ses coups de pied aux fesses et les accable de brimades. Il leur faut aussi composer avec l’ingénieur des temps et des méthodes qui, les yeux rivés à son chronomètre, les amende à tour de bras sous prétexte qu’ils n’en font jamais assez, réduisant leur quinzaine à peau de chagrin : « Quota de charbon non atteint : ça te fera 40 sous en moins ! ». Parfois la révolte gronde, mais elle est vite matée. Les patrons veillent.
Dans la salle des pendus, les mineurs ont quitté leurs vêtements civils. Ils ont revêtu leur tenue de travail et planté sur leur tête un casque de protection en cuir bouilli, la barrette, sous lequel ils ont glissé un béguin en tissu pour contenir leur transpiration et se prémunir des irritations. Quelques-uns, rares, sont munis d’une ceinture de sauvetage.
Les voilà qui se dirigent vers elle à présent. À leur approche, les murs de la lampisterie se mettent à trembler.
Madeleine vérifie une dernière fois ses appareils en dissimulant un bâillement – elle aussi s’est levée aux aurores. Au printemps, c’est un peu plus facile qu’en hiver.
La jeune femme a en charge l’entretien et le nettoyage des lampes à benzine. Un travail exigeant. Elle n’ignore pas que son rôle est crucial pour garantir la sécurité des mineurs. Ce qui n’empêche pas qu’elle soit payée avec des clopinettes. Mais, au moins, elle se sent considérée.
Elle bâille une dernière fois, tire sur sa blouse pour la rajuster, se poste derrière le guichet puis accroche un sourire engageant à ses lèvres en guise de talisman. Car c’est elle que les mineurs verront en dernier avant de « quitter le jour », comme ils disent, et de s’engouffrer dans la cage qui les propulsera dans la fosse. C’est encore elle qu’ils apercevront en premier lieu en remontant du puits, fourbus, sales, dégoulinants d’une sueur grise et poisseuse ; c’est à elle qu’ils auront d’abord affaire avant même de rejoindre la salle des pendus pour accomplir leur seconde mue de la journée, suspendre leurs loques au crochet qui leur est affecté et effacer à grande eau les stigmates de leur matinée de travail en se décrassant mutuellement le dos ; puis frotter avec vigueur leur visage fuligineux pour lui restituer son teint d’origine – pas pour rien qu’on les appelle les Gueules noires.
Alors elle, la petite gardienne de lumière, se sent investie d’une mission : accueillir ces hommes avec bonté pour adoucir leur descente aux enfers et tenter de leur insuffler, via un sourire qui peine à éclore ces derniers temps, la certitude qu’ils en reviendront bientôt sains et saufs.

  • Jean.
  • René.
  • Giulio.
  • Raymond.
  • Pavel.

Malgré le chef de lampisterie qui lui fait les gros yeux, Madeleine met un point d’honneur à appeler chacun par son prénom (même les Polonais) tout en lui remettant sa lampe numérotée. Elle récupère en échange un jeton en cuivre, la taillette, qui porte le même numéro que la lampe tendue. Elle accroche chaque taillette à un tableau mural placé derrière elle. En fin de service, elle procèdera en sens inverse. Ainsi, on saura si un mineur est manquant.
Les hommes la gratifient d’une grimace reconnaissante puis entreprennent de fixer la lampe à leur casque. Mariés ou pas, ils sont tous un peu amoureux de la jolie lampiste aux joues crémeuses et aux lèvres roses. Elle est comme une brioche sucrée dans un univers où même le « briquet » tiré de leur musette, un casse-croûte spongieux qu’ils prendront sur le pouce en milieu de matinée, aura l’odeur amère et le goût rance du charbon.  À leur retour à la maison, leurs enfants se disputeront les restes de ce pain d’alouette emblématique.



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